nouvelle en friche

Publié le 23 Août 2017

L’ombre et la lumière jouent avec adresse entre les lits disposés en soleil tout autour de la pièce. Au pied de chacun, un carton rempli du strict nécessaire. Après un bref coup d’œil circulaire, la porte se referme doucement et des pas s’éloignent.

Dans le quartier sinistré, on n’entendait plus un bruit. La poussière continuait de cuire au soleil. Des écuelles empilées, quelques cuillères cabossées en métal argenté et une tour de verres en plastique coloré, zébrés de lumière, attendaient, prêtes à être rincées à l’eau savonneuse par des mains agiles et juvéniles. Un gros morceau de savon gisait un peu plus loin, souillé par la latérite rouge qui vous emplit les narines dès qu’un gros quatre-quatre traverse l’artère principale. Des chèvres capricieuses abandonnées à leur sort, bêlaient à cœur fendre, les mamelles raidies par la tension provoquée par l’absence de traite. Deux jours déjà. L’attaque avait eu lieu au petit matin, l’internat plongé dans les dernières lueurs de la nuit. À peine le chant d’un coq dans le lointain quand un grondement soudain, un convoi, le bruit des portières qui claquent, quelques tirs nourris et puis plus rien. L’œil apercevait des trainées de sang, des sandales orphelines, de celles qu’on appelle « en attendant », des sachets plastiques abandonnés à même le sol. Près des ustensiles, l’offre du jour, écrite à la craie sur un chevalet grossier recouvert d’une peinture pour tableau noir. Café, thé, chocolat en poudre, lait, spaghettis à la tomate, omelette, œufs durs, pain beurre. En attendant d’avoir mieux, plus tard. Au-dessus de l’humble liste, un titre souligné de deux traits. Si Dieu le veut, cuisine maison. Les vendeuses terrorisées avaient serré un peu plus fort leur pagne, leurs cuisses et le petit sachet contenant la caisse du jour, glissé dans l’emmaillotage savant des tissus aux couleurs fanées. Elles s’étaient empressées de fuir par les arrières du bâtiment, abandonnant sans la moindre hésitation leur gagne-pain quotidien. De toute façon, la vie sur terre n’était qu’un passage. L’ailleurs se devait d’être meilleur. Les plus faiblement éduqués le pressentaient.

Une fois de plus, les hommes n’avaient enlevé que les jeunes filles. Les dortoirs des garçons avaient été épargnés. Même si quelques professeurs, réveillés à la hâte, s’étaient précipités vers la cour centrale, tout était allé trop vite. Les rapaces avaient fondu sur leurs proies et s’étaient envolés aussi promptement qu’ils étaient apparus en contre-jour du soleil levant. La population avait l’impression d’être revenue à un temps préhistorique où nul ne savait quand les grands prédateurs surgiraient au-dessus de sa tête. À chaque nouvelle attaque de masse, les autorités affirmaient ne payer aucune rançon aux ravisseurs, ce que des experts en sécurité jugeaient peu plausible. Ce jour-là, c’était plus de cinquante jeunes filles qui avaient été enlevées pour servir au mieux de contrepartie, au pire d’esclaves sexuelles et domestiques. Les familles, rapidement alertées, s’étaient mises à compter les heures, ne sachant plus vers quel Dieu se tourner pour adresser leurs lamentations.

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Publié le 22 Août 2017

Dans la tiédeur du cabinet, la cheffe du gouvernement frappa du poing sur la table. La jeune énarque qui lui servait de secrétaire tressaillit bien qu’elle fût habituée à ses sautes d’humeur. À l'angle du bureau présidentiel, un transistor à ondes courtes permettait à RFI d’émettre en sourdine, et CNN ronronnait dans un coin de la pièce laissant sa bande déroulante afficher la folie du monde. On ne pouvait plus continuer comme cela. La sous-région était devenue une zone de non-droit et le pays était de ceux que l’on montrait partout du doigt. Comment avaient-ils pu en arriver là ? Ils avaient créé des écoles, subventionné des universités, allongé l’âge de la scolarité obligatoire. Hythlodée se contenta de hocher lentement la tête. Elle savait ce qu’il en coûtait de s’opposer à sa patronne. Cette dernière poursuivit ses vitupérations. Les salaires étaient une vraie misère, la production vivrière à peine capable de subvenir aux besoins quotidiens et le prix garanti du cacao avait été étranglé de façon drastique. Les familles ne réussissaient plus à réunir les frais d’écolage. Les écoles publiques débordaient. Jusqu’à quatre-vingts élèves par classe ! Un filet troué, voilà ce qu’était désormais le système éducatif. Un vivier offert, paumes ouvertes, aux vendeurs de rêve ! Un réservoir à terroristes ! Elle traversa la pièce et se campa devant la baie vitrée qui donnait sur le parc de la présidence, jetant un coup d’œil désabusé aux chauffeurs en livrée qui attendaient patiemment près des grosses berlines. Son mari ne tarderait pas à sortir. Il ferait quelques courses puis se rendrait à une levée de fonds qu’il s’empresserait de gérer à sa façon. Bon sang, on avait quand même fait ce qu’il fallait. Ils n’étaient pas restés à se tourner les pouces. Si ?

La jeune fille réfléchit. Les campagnes de planification familiale avaient traversé le pays au cours des années précédentes. Mais, elles s’étaient heurtées aux traditions natalistes. Les familles s’entêtaient à vouloir des enfants. Ils étaient la garantie d’une retraite additionnelle, quitte à se retrouver pendant des années avec une flopée de bouches à nourrir qu’on ne pouvait envoyer à l’école. Et, de toute façon, le recul de la mortalité infantile était de fait l’un des principaux moteurs de hausse démographique. Pourtant, elle en avait la certitude, la maîtrise de la fécondité était la clef et devait devenir l’objectif majeur du gouvernement.

Comme si elle avait secrètement perçu les pensées de sa protégée, sa supérieure tourna la tête vers elle. La présidente visualisa, glissés dans un maroquin gris, les derniers contrats que le ministère des Travaux publics avait dû signer avec les émissaires chinois, le couteau sous la gorge. Elle eut un mauvais rictus et reprit sa diatribe de plus en plus incohérente. Comment pouvaient-ils croire que l’État était à même d’offrir une place à tous ? La frustration avait envahi les campagnes. L’exode rural explosait. Les villes implosaient. La jeunesse se morfondait. Chaque nuit, les trottoirs se couvraient de cartons et chacun s’installait comme il le pouvait, femmes et enfants compris. Au coin des rues, les recruteurs guettaient les plus désespérés. Leurs yeux inquisiteurs repéraient rapidement ceux qui pensaient qu’ils n’avaient rien s’ils n’avaient pas tout. Pour quelques dollars, des adolescents prenaient pour l’horizon les mirages qu’on leur faisait miroiter. Les fous de dieu pouvaient envisager la poursuite de leurs attaques en toute sérénité. Le vivier n’était pas prêt à s’assécher. Elle songea au futur mariage de sa fille qui avait décidé, cette idiote, d’épouser un de ces satanés Yankees. Quelle idée lui avait traversé l’esprit de l’envoyer faire ses études aux États-Unis ? Ça allait lui coûter un bras cette histoire. La signature qu’elle avait accepté d’apposer quelques jours auparavant au bas de l'attribution du permis d'exploitation minière des Territoire du Nord n’y suffirait pas. Elle crut qu’elle allait s’étouffer. Elle éructa et palpa de façon méthodique son abdomen cherchant une fraction de seconde à s’en créer une représentation mentale. Soudain, elle se tut. Plissant les yeux, elle se mit à épier sa secrétaire. Sa confiance restait limitée.

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Publié le 21 Août 2017

Hythlodée s’était remise au travail. Tout en accomplissant les tâches qui lui incombaient, elle pensait qu’elle devait se rendre le soir même le plus discrètement possible dans l’arrière-salle de L’Étoile du Sud, jusqu’à présent épargnée par les services de renseignements intérieurs. La réunion était programmée à 21 heures. Leur groupe s’était peu à peu structuré. La jeune garde, exclusivement composée de femmes, accéderait enfin aux commandes et redresserait le pays. Elles étaient désormais convaincues qu’elles gagneraient les prochaines élections. Les éléphants devraient s’écarter. Hommes ou femmes, ils étaient tous à mettre dans le même sac. Aucun n’avait tenu ses engagements. Il leur fallait renverser le cours du monde. Le groupe reconnaissait que chacun s’était émancipé avec acharnement, à coup de grands discours et de patientes conciliations. Les vieux avaient défriché le terrain, menant une lutte de chaque instant pour relever les troupes meurtries par la colonisation. Après des années d’asservissement, on aurait pu s’attendre à une éducation de masse. Mais le visage de la réalité se révélait grimaçant. Le développement de l’enseignement primaire s’était réalisé sur la base démagogique. On avait seulement tenté de le mettre en conformité avec l'ambition des populations. L’honorable projet s’était résumé à une volonté d’améliorer les « chiffres des statistiques » jugés dégradants. Les problèmes relatifs à l’ouverture de nouvelles classes n’avaient pas été pris au sérieux. Les populations en avaient été réduites à construire elles-mêmes les écoles. Le gouvernement s’était révélé incapable de piloter à bien la formation de maîtres qualifiés et la gestion du matériel indispensable à un enseignement normal. Bon an, mal an, les communautés avaient cherché à tenir bon, mais les résultats parlaient d’eux-mêmes. Certaines ne décrochaient même pas un seul élève admis aux examens. De toute façon, l’investissement scolaire n’était pas rentable. Les compromis réalisés pour l’obtention de ce précieux capital menaient le plus souvent à l’impasse. Pourquoi faire des sacrifices ? Le clientélisme s’appliquait au compte-gouttes laissant de côté de nombreux lauréats des enseignements secondaire et supérieur. 

Peu à peu, le mirage s’était volatilisé. L’un après l’autre, les leaders avaient tous cédé aux chants des sirènes. Les dieux s’étaient révélés de simples humains. Leur chute avait des origines diverses, mais universelles et intemporelles : péché de chair, d’orgueil, rêves de pouvoir, folie de l’or. Dans les villages où ils avaient vu le jour, des constructions en dur étaient apparues, attestant aux yeux de tous que l’argent ne s’était pas rendu là où il était attendu. Les salaires, quand ils étaient versés, l’étaient avec des mois de retard. Alors, les hérauts de l’Afrique libre et consciente de sa dignité avaient baissé les bras, déserté leur poste. Les écoles étaient restées abandonnées, le drapeau national effiloché au haut du mât, les claustras ne laissant plus filtrer ni les chants patriotiques ni les répétitions mécaniques des leçons psalmodiées. La désertification intellectuelle régnait, les ombres des enfants noyées dans le sable. L’ancien colonisateur pouvait ricaner. Les hyènes, revêtues de noir, s’étaient faufilées le long des murs en banco et lorgnaient les terres incultes. L’assèchement avait tracé leur chemin. Personne ne payait les impôts et les multinationales poursuivaient leur enrichissement sans que jamais les dividendes ne permettent au peuple de sortir la tête hors de l’eau. Était-ce si compliqué de partager ?

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Publié le 20 Août 2017

Dans l’humidité de la nuit, faiblement éclairée par les loupiottes des petites vendeuses, Hythlodée descendit du taxi qui l’avait conduite dans les quartiers chauds de la ville. Elle se faufila entre les étals, ignorant les appels sucrés des travailleuses de la rue. Tu viens coco chéri ? Surveillant toutefois ses arrières, elle prit le temps de faire le tour du pâté de maisons puis revint sur ses pas et emprunta une sombre ruelle de terre battue. Elle se laissa guider par la lanterne rouge qui indiquait l’entrée du cabaret. Deux hommes montaient la garde. Le plus âgé, habitué à ses visites souleva le drap qui faisait office de barrage et s’effaça contre le mur. Au fond de la salle, sur une estrade, un orchestre de jazz improvisait et variait à l’envi sur une vieille rengaine de Fela Kuti. Elle ne leur accorda pas un regard et se contenta de rejoindre le groupe assis dans l’angle de la pièce. Elle salua chacune d’une brève accolade et commanda une bière. Elles formaient une poignée de femmes prêtes à entreprendre une profonde transformation des instances du pays. Leur ligne de conduite était claire : influer sur la démographie pour améliorer le niveau d’éducation de la population et, de fait, les conditions de vie, éradiquer la corruption qui découlait de l’incapacité à envisager un avenir. Le programme était ambitieux, certes, mais avant tout, leur objectif principal était de consoler la jeunesse et d’en ouvrir à nouveau les consciences. Les élections se dérouleraient dans six mois. Elles étaient sûres de l’emporter.

Dans le moindre village, une effaceuse formée se préparait à passer à l’action. Chaque vieille femme avait été sollicitée. Toutes avaient accepté. Coutumières des confidences, il leur suffirait d’imposer leurs mains sur les tempes des plus jeunes pour que les idées les plus sombres soient remplacées par l’envie d’apprendre. Elles parviendraient ainsi à lutter contre tout ce que la médiocrité des anciens dirigeants avait laissé fleurir sur son territoire. Les écoles privées laïques, les écoles coraniques, les médersas, les écoles chrétiennes, ou encore les écoles communautaires devraient définitivement céder la place à une école nationale, gratuite, laïque et ambitieuse. L’instruction permettrait à chacun de devenir un homme et une femme libres. Ce à quoi elles avaient eu droit, tous devaient y avoir accès à leur tour. L’ignorance et la bêtise engluaient les cerveaux, avilissaient les esprits, altéraient le jugement. La vie ne pouvait se réduire à la croyance en un au-delà improbable, inapte à lutter contre la violence et une souffrance quotidienne. Elle seule inculquerait la maîtrise d’un raisonnement argumenté. L’arme séculaire qui permettait de tenir tête à toute stratégie visant à imposer des décisions injustes et inéquitables. C’était elle, encore, qui permettrait de comprendre pourquoi une régulation des naissances s’opposerait à la réalité de la situation. Leur plan était simple. Il leur fallait se servir des forces vives de la nation, de celles qui cédaient rarement à la tentation, car leur sens du sacrifice était depuis des siècles le moteur de leur survie. Trop longtemps ignorées et cantonnées aux tâches domestiques, peu scolarisées, les femmes devaient prendre la place qui leur revenait de droit. Elles deviendraient le fer de lance de la nation. Intègres, elles seraient à même de modifier le rapport de forces au sein des institutions internationales. Plus aucun homme ne devait pouvoir accéder aux postes décisionnels. Elles changeraient la constitution. Après quelques heures, la jeune femme se leva et franchit à nouveau le rideau de toile.

Hythlodée portait bien le prénom que sa mère et son père lui avaient donné, en vérité un nom plutôt qu’un prénom, elle le savait. Raphaël Hythlodée, le navigateur portugais rencontré par Thomas More. Un nom d’homme.

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Publié le 4 Mai 2011

Je les ai raccompagnés à midi trente. Sur le quai, elle s’est retournée et a fait trois pas vers moi puis sans que je puisse l’éviter elle m’a serrée fort dans ses bras et m’a soufflé à l’oreille :

- Merci, tu as été formidable. Je t’aime, tu sais.

Robert l’a regardée impatient, la main agrippée à la barre de la porte coulissante, le pied droit déjà engagé sur le marchepied et son antique valise sans roulettes péniblement suspendue à la main gauche.

Je n’ai jamais eu de petit ami qui s’appelait Robert. De toute façon, si tel était le cas, je pense que jamais ce prénom ne me viendrait en tête quand j’ai envie de parler du pire de ce que j’ai eu à supporter depuis que ma sœur m’impose de partager sa vie amoureuse. Et pour le coup, je sais de quoi je parle. On n’est pas loin de la soixantaine elle et moi.

J’entreprends de lui tapoter gentiment l’épaule et je lui réponds :

- De rien, ne t’inquiète pas, ça m’a fait plaisir... à bientôt, ne t’en fais pas... Allez dépêche toi, tu vas rater ton train...

Je la pousse légèrement vers Robert. Elle se décide enfin à s’éloigner. Aussitôt ce dernier abandonne la porte en m’adressant un léger signe de la main avant de s’engouffrer dans le compartiment. Je regarde ma sœur ajuster son ridicule chapeau de paille (en forme de cloche) et mettre en branle ses soixante-quinze kilos pour un mètre soixante. La perfide que je loge en moi se dit que oui évidemment Robert a de quoi faire et ne doit pas s’en priver si j’en crois les regards libidineux qu’il porte aux jeunes filles en fleurs et les réflexions déplacées que j’ai dû subir au cours des derniers jours.

Ma sœur grimpe à son tour. Ses fesses rebondies tressautent

et je les vois qui se glissent poliment dans le couloir central. Un peu plus loin, les voilà qui s’écroulent dans les sièges après avoir eu un mal de chien à glisser la valise au-dessus de leur tête. Ma sœur colle son visage à la fenêtre. Robert ouvre son journal. Inutile de préciser qu’il s’agit d’un journal sportif. La seule fantaisie qu’il s’octroie dans la longue et ennuyeuse répétition de ses activités minutées. Robert aime le foot et les joueurs mais de préférence quand ils sont de bons gros garçons blancs aux cheveux raides. Les crépus sont tolérés simplement quand ils marquent un but, et encore, mieux vaut qu’on soit en finale de coupe du monde et un quatorze juillet.

Je préfère l’oublier et me contente de fixer le visage affligeant de celle qui cherche à tout prix à me faire comprendre par des mimiques simiesques que je vais lui manquer. Encore cinq minutes et le train devrait se mettre en marche. Je prends mon mal en patience et tout en agitant la main à mon tour, je cherche à contenir la joie mauvaise qui m’anime et me donne envie de partir dans l’autre sens les jambes nouées à mon cou, le cœur barloquant. Je me contiens et me force à ne pas trop sourire tout en retenant le sifflotement qui m’emplit depuis le matin.

Soudain, ma sœur me crie quelque chose. Je lui fais signe que je n’entends pas. Je la vois qui fouille dans son sac puis qui me brandit son téléphone en mimant – hilare - le geste de m’appeler. Trop tard, j’entends le sifflement du chef de gare. Une secousse et les premiers wagons se déplacent mais s’immobilisent de nouveau. Je fais un geste désespéré pour lui faire croire que je n’ai plus de crédit. Elle se renfrogne et reste vissée, le visage collé à la vitre, me fixant d’un regard contrarié.

J’agite de nouveau la main. Ses yeux s’illuminent. Elle porte ses doigts à ses lèvres et me lance un baiser. Je me fends d’un sourire.

Il me reste onze mois et quinze jours avant de devoir de nouveau subir Robert.. À moins qu’avec un peu de chance, elle ne me présente un nouveau fiancé d’ici le printemps.

Robert aura été le pompon sur le gâteau, la cerise sur le mocassin, le gland sous le chêne. Robert est l’archétype du type rigide qu’on n’a aucune envie d’avoir chez soi pendant quinze jours.

Celui qui ne supporte pas que des jeunes s’assoient sur la pelouse de son immeuble dans lequel il a acheté son appartement en copropriété. Celui qui, à peine levé le matin, vérifie que tout le monde a bien repeint les volets de son appartement dans le délai réglementaire et dans la couleur imposée parce qu’il s’agit de ne pas rigoler avec le règlement voté par les copropriétaires. Ça lui a coûté assez cher à Robert (l'accession à la propriété). 

De toute façon il met un point d’honneur à assumer ses responsabilités. Robert s’est fait élire dans le syndic le jour où il s’est retrouvé en pré-retraite. Depuis qu'il y a été élu plus de quinze nouvelles décisions ont été soumises au vote de l’assemblée générale. Robert aime l’ordre et ça se sait. Plus de crottes de chien sous les pins du jardin commun, plus de sacs poubelles fantaisistes et des voitures garées comme dans un garage Peugeot. Dans sa poche, Robert a toujours un petit carnet à souches autocollantes pour pouvoir mettre des mots sur les portières de ceux qui se garent mal. Il les appelle les propriétaires  inciviques.

Robert, c’est aussi celui qui a même une carte pour ne pas payer le bus parce qu’il a fait la guerre d’Algérie. Un jour il a appris par hasard dans la gazette municipale qu’il pouvait y avoir droit en tant qu' ancien combattant.

Alors, évidemment  pourquoi il s’en serait privé même si sa guerre à lui n’a duré que quinze jours et qu’il n’a jamais vu l’ombre d’un indépendantiste algérien. Robert a été rapatrié à toute vitesse pour cause de trouble cardio-vasculaire en réaction foudroyante à la consommation l’huile d’olive. Je me demande même si sa dent envers tout ce qui est exotique ne viendrait pas de là. Bref, Robert ne paie pas les transports en communs et utilise parfois les sièges réservés aux grands blessés de guerre. Il ne manquerait plus que ça qu’il paye lui alors qu’il a risqué sa peau et que la mairie distribue des bons aux étrangers.

Robert aime les transports en commun quand ils sont gratuits, le reste du temps, il prend sa voiture. Celle qui est garée comme chez Peugeot. En épi.

Robert n’aime pas les jeunes. Les jeunes n’ont rien fait eux, pas vrai. Tout leur tombe dans le bec sans qu’ils aient à lever le petit doigts. Les jeunes sont par principe des fainéants. Le pire ce sont les noirs. Y a rien à en espérer. On sait bien qu’ils ne veulent rien respecter, il suffit de voir comment ils en profitent. Ceux qui viennent aux restau, et bien ils ont toujours le téléphone dernier cri et en plus ils n’aiment pas ce qu’on leur donne. Il le sait, il l’a vu à la télé. En résumé, Robert aime encore moins les noirs que les Arabes - jeunes ou vieux confondus.  

Robert fait du bruit en mangeant, Robert écoute le journal de 20 heures sur TF1 et distille ses propres commentaires. Robert pense qu’on ne lui dit pas toute la vérité. En ce sens, il n’a pas tort, j’en conviens. Robert dit à tout le monde ce qu’il en pense lui du monde tel qu’il va et il en rajoute en imaginant comment il faudrait faire pour qu’il en soit autrement. Je soupçonne Robert de voter pour le Front National. Robert est persuadé que Bin Loden n’est pas mort et que l’explosion nucléaire au Japon est un mensonge des américains pour nous faire acheter du poisson des îles caïmans.

Robert donne son compte à celui qui le cherche. Robert n’a pas sa langue dans sa poche et il faut ce qu’il faut.

Robert n’aime pas les chiens, les crottes de chat, le bruit, la musique, la pluie, l’art et l’architecture. Robert n’aime pas que je laisse des fleurs sauvages dans mon jardin et encore moins que je décide de ne pas le tondre. Un jardin est fait pour être tondu, une voiture pour être lavée, et les chaussures pour être remplacées par des chaussons une fois le pas-de-porte franchi. Oui, mais que chez lui. Chez moi Robert garde ses chaussures de sport et passe dans toutes les pièces, étage compris, sans aucun remords. Je voudrais bien lui faire la remarque, mais pas la peine que j’essaie, j’ai bien peur que la partie soit perdue d’avance.

Robert a peur de s’ennuyer et ne tient pas en place. Robert est incapable de laisser un outil de jardin dans le jardin. Robert mange le pain de la veille avant celui du jour. Il ne faut pas gaspiller.

J’ai eu beau leur présenter un tas d’endroits très différents, Robert trouve à chaque fois un moyen pour établir un lien entre ce qu’on lui montre et ce qu’il connaît. Le couscous c’est comme la choucroute mais sans le chou. Les pics enneigés de l’Atlas c’est comme les Pyrénées mais sans le fromage. Le jus d’orange c’est comme la vodka mais sans les glaçons.

Alors que j’égrène mentalement la liste de ce que Robert aime ou n’aime pas, un signal sonore retentit sous le dôme et j’entends malgré les grésillements et les bruits de la foule une voix aiguë qui informe les « aimables passagers que le train en partance pour ..... retardé d’au moins une heure et trente minutes en raison d’un accident sur la voie indépendant de notre volonté.... renouvelle toutes nos excuses ».

Ahurie, je vois ma sœur qui de nouveau s’éveille, se fend d’un large sourire, bouscule l’épaule de Robert qui se lève lourdement puis s’empresse de redescendre la valise.

Dieu existe-t-il, m’a-t-il oubliée, mais qu’ai-je donc bien pu faire de mal ?

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Publié le 4 Mai 2011

(PS : je m'échauffe...une reprise juste pour voir)

 

Elle tendit l’oreille. Dans le brouhaha indéfinissable qui l’entourait, elle venait de saisir au vol une phrase lancée en l’air.

Ça disait qu’on avait beau se trouver à côté de quelqu’un, et bien parfois, on n’entendait rien. Elle se redressa et délicatement écarta le rideau. Un peu plus loin, elle aperçut deux femmes. Toutes deux approchaient la soixantaine d’années mais l’une tenait plutôt bien la route. Elle était la plus jeune, et, dans une succession de déhanchements qui auraient pu être comiques si elle n’avait pas été si âgée, elle s’évertuait à entrer dans un de ces des cachemires bon marché, bien  trop étroit pour son opulente poitrine. L’autre lui rapportait méticuleusement ses problèmes d’audition.

Amusée, elle laissa délicatement retomber le tissu. Elle hocha légèrement la tête et se dit qu’elle n’avait pas tort. Souvent, on avait beau se croire tout près d’un être, on n’entendait rien.  Plus rien ne fonctionnait. Les mots, les échanges restaient sur un terrain neutre et semblaient oubliés aussi vite qu’ils avaient été prononcés. Le cœur éteint, enfermé dans le noir des jours patiemment accumulés, obstruant la lumière des premières rencontres. Elle sourit à la métaphore facile. Une cabine d’essayage comme lieu de recueillement en ce samedi après-midi, c’était bien quelque chose qui lui correspondait mais qu’elle avait de tout temps gardé secret. Dix minutes plus tôt, lassée de l’agitation de la fin d’après-midi, elle avait décidé de suspendre ses achats et de se réfugier là, en dehors du flux assommant des acheteurs de fin de semaine. En quelques mouvements, elle s’était emparé au hasard de plusieurs articles et sans même leur porter un soupçon d’attention, elle les avait entassés sur son avant-bras et s’était résolument placée devant l’entrée des cabines. Puis sans daigner gratifier d'un coup d’œil la pauvre fille surmaquillée qui faisait office de vendeuse « avec expérience » et « souhaitant évoluer rapidement », elle avait récupéré le petit carton de plastique réglementaire qui attesterait à sa sortie qu’elle n’était pas une voleuse.

L’affirmation la taraudait. Elle se laissa glisser une nouvelle fois contre le fond de la cabine. A dire vrai, depuis longtemps maintenant, elle n’entendait plus le cœur des autres.

Enserrant ses genoux dans un geste enfantin, elle rectifia mentalement.  Pas les cœur des autres, juste le cœur de l’autre. Certes, elle ne s’était peut-être jamais sentie seule mais elle se savait seule. C’était une obsession. Qui aurait été capable de dire la réalité des sentiments que l’un portait à l’autre. Quelle était la part de peur de la solitude, de l’échec, de l’humiliation si l’un des deux rompait les amarres que le temps avait encordées de chanvre et de sueur mêlés. Quels mensonges plus forts que les sentiments réels les avaient étroitement imbriqués. Longtemps, elle s’était cru capable de faire front, de tout larguer et de hisser ses voiles quand bon lui semblerait. Mais au lieu de tout cela, elle avait appris la patience. Le voyage n’était pas un chant d’amour. Plutôt une succession infinie de résistances aux désirs. Un étrange et permanent sentiment de manque. Palliatifs. Soins intensifs. Abandons de soi. Insidieux. Froids. Calculés.

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